La question et l’angoisse existentielle qu’elle porte en elle ne datent pas d’hier : comment amplifier une guitare acoustique ? Depuis que la guitare est passée du simple statut d’accompagnatrice dans les orchestres des années 1930 pour devenir soliste entre les mains de virtuoses comme Charlie Christian, il a fallu trouver des astuces pour mieux l’entendre. C’est ainsi qu’ont été développés les micros magnétiques, les amplis et les instruments solid body, mais cette évolution a créé le nouveau son de la guitare électrique. Le problème reste donc intact : si l’on préfère jouer de l’acoustique mais que l’on veut se faire entendre, on fait comment ?

Le problème peut se résumer de façon très simple. Par essence, une guitare acoustique est un instrument qui dégage peu de volume et dont le son tourne beaucoup dans la caisse. Pour peu que l’on essaie de l’amplifier, on fait face à des problèmes de feedback et de graves qui tournent n’importe comment. En studio la vie est belle : tu choisis un excellent micro, comme un Neumann KM184 par exemple, et tu joues au casque pour éviter tout risque de larsen.
En live, il y a bien des guitaristes qui s’essaient à cette méthode. S’ils sont seuls sur scène et qu’il n’y a pas besoin de couvrir une section rythmique qui joue toujours trop fort, la solution peut être viable. Dans ce cas, on privilégiera un micro dynamique cardioïde comme le Shure SM-57 qui sera capable de bien résister au larsen et ne sera pas trop sensible aux changements de position (à moins que tu ne bouges jamais en jouant sur scène, et là c’est un autre problème).
Préhistoire
Mais dès les années 70, les constructeurs ont commencé à explorer des solutions plus fiables pour intégrer l’amplification à la guitare acoustique en tentant de conserver son grain caractéristique. Il y a eu Ovation/Adamas, dont le fameux corps en fibre de carbone projetait très peu à vide pour privilégier le son amplifié via un capteur piézoélectrique au sillet. Ce système dit “piezo” est très différent d’un micro magnétique d’électrique, il réagit différemment à la dynamique et donne un son plus hi-fi et équilibré en fréquences. La fidélité au son d’origine de la guitare n’est pas son fort, mais il est très résistant au feedback et les ingénieurs du son ont appris à faire marcher ce son typique dans le contexte d’un concert. Takamine deviendra ensuite la marque electro-acoustique par excellence, notamment grâce à ses préamplis intégrés aux riches possibilités d’EQ pour permettre un grand contrôle sonore directement sur la guitare, et Taylor finira par plier le game avec son fameux Expression System, un degré de réalisme qui a fait école.
West Coast contre East Coast
À l’heure actuelle, deux marques se partagent l’essentiel du marché de l’électroacoustique, avec des systèmes plus ou moins évolués : les californiens de L.R. Baggs et Fishman sur la Côte Est. Côté Fishman, le Matrix est leur version la plus simple du piezo et c’est un classique que l’on retrouve monté d’origine dans de nombreux instruments. L’équivalent côté L.R. Baggs est le Element, avec ses deux réglages discrètement intégrés sur le côté de la rosace.
Mais il existe aussi des systèmes plus complexes qui intègrent un vrai micro à l’intérieur de la guitare ou mélangent plusieurs sources pour arriver à un résultat plus fidèle et réaliste. L.R. Baggs a par exemple son système Anthem, qui sonne très bien mais s’avère plus sensible au feedback à fort volume qu’un piezo de base (c’est toujours un compromis à trouver). Maton, la marque australienne qui doit son succès au virtuose Tommy Emmanuel, a développé un préampli qui permet de doser le son entre micro et piezo, pour s’adapter aux contraintes en toutes situations. La marque allemande d’amplis AER a quant à elle développé son propre système à deux sources, le Lily One.
Dans tous les cas, il sera plus pertinent de confier l’installation à ton luthier préféré si tu souhaites des performances optimales. Une installation maison peut donner un système qui fonctionne mais présente par exemple des problèmes d’équilibre entre les cordes, même si à l’heure actuelle il existe de nombreuses vidéos Youtube pour tenter l’aventure.
AER
Lily One Acoustic Pickup
L’hybride secret
Mais il existe une solution bien plus simple qui n’est pas forcément moins bonne : le micro de rosace. Comme son nom l’indique, ce micro magnétique se suspend dans la rosace et sort en jack, soit par une sortie sur l’éclisse (si l’installation a été faîte proprement), soit directement par la rosace (à l’arrache mais ça fonctionne). Les avantages sont multiples : d’une part, l’installation est tellement élémentaire que l’on peut mettre le micro sur la guitare pour les concerts seulement et le laisser dans la housse le reste du temps, et d’autre part le résultat sonore est moins caricatural qu’un piezo. Il existe de très nombreuses options, de l’entrée de gamme à jack de sortie intégré comme le Harley Benton TrueTone à l’ultra fidèle L.R. Baggs M80 en passant par le standard L.R. Baggs M1 que l’on a notamment vu sur les guitares de Tom Petty
Mais il y a aussi un bénéfice secret de ces micros de rosace : ils se comportent de façon très intéressante si on les branche à un ampli de guitare électrique. Bien sûr, le risque de larsen n’est pas négligeable et il faudra adapter tes réglages d’EQ pour ne pas surcharger de graves, mais c’est un très bon moyen de trouver un son original et personnel. Dans les années 50, Gibson avait sorti la J-160E, une version de sa J-45 avec un P90 directement monté sur la table côté manche. Cette première version du concept de l’électroacoustique n’a pas connu de grand succès jusqu’à ce que John Lennon ne la branche sur son Vox AC30 pour l’intro de “I Feel Fine” des Beatles, un son resté légendaire à ce jour. Kurt Cobain reprendra l’idée pour le concert Unplugged de Nirvana avec sa Martin D-18 branchée sur un Twin Reverb, et à l’heure actuelle la chanteuse californienne Madison Cunningham tourne avec une Martin 000C12-16E à cordes nylon dont le système Fishman Matrix sort à la fois sur une D.I. Radial mais aussi sur un ampli Fender Princeton Reverb silverface. Le mélange des deux est encore une nouvelle voie à explorer, et une leçon pour nous tous : il y a aura toujours un bon moyen de réinventer la roue, et amplifier une guitare acoustique est un chemin plutôt qu’une destination.
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