Alors que l’excellent biopic Springsteen: Deliver Me From Nowhere est en ce moment dans les salles obscures, Bruce Springsteen lui-même continue de chanter l’Amérique des déshérités. Guitare en main, qu’elle soit électrique ou acoustique, il est l’archétype du chanteur rock qui a su traverser les époques avec grâce. Depuis plus d’un demi-siècle à la tête du groupe E Street Band, ses goûts en matos ont très peu changé, et nous te proposons donc de les découvrir aujourd’hui.

Le horcruxe
À 76 ans, le natif du New Jersey ne montre aucun signe de ralentissement. Cet été, il était en tournée des stades européens, avec des setlists marathoniennes d’une trentaine de titres dont il a le secret. Ses textes sont ceux d’un Steinbeck moderne, qui chronique la galère quotidienne des travailleurs pauvres américains. En toute logique, son choix de guitare est en lien direct avec cette imagerie modeste et utilitaire. Sa guitare est son outil de travail, sa pioche, sa pelle, un instrument qui doit pouvoir affronter les épreuves de la route.
Il a donc choisi la guitare la plus solide qui soit : la Fender Telecaster. Ou plutôt l’Esquire, puisque sa légendaire Telecaster butterscotch est un assemblage de plusieurs pièces qui avait une décalcomanie “Esquire” sur la tête. Ce manche d’Esquire date de 1957, tandis que le corps date de 1953 ou 54 selon les sources, et il a été très lourdement modifié. Avant que Springsteen n’achète la guitare, elle avait quatre micros avec une sortie jack chacun, ce qui était une arnaque des musiciens de studio pour enregistrer sur quatre pistes à la fois et être payé plus par session. L’Esquire en a gardé un corps très largement creusé, d’où sa légèreté et sa résonance particulière.
Seymour Duncan
Hot Rail Set T-Style BK
Springsteen a acheté cette Esquire en 1973, lorsqu’il a reçu sa première avance de maison de disques. Auparavant, il jouait au sein du groupe Steel Mill avec une Gibson Les Paul Deluxe poncée et équipée de humbuckers normaux (au lieu des mini d’origine). Une fois passé sur l’Esquire, il a monté des micros Joe Barden, des humbuckers au format simple bobinage pour éviter les bruits de fond. Tu peux à l’heure actuelle retrouver ce rendu sonore avec des modèles comme les Hot Rails de Seymour Duncan. Et bien sûr, il l’a traitée contre l’humidité pour qu’elle supporte la sueur du Boss au cours de ses concerts-fleuves.

La Tele en couleur
Cette Esquire est devenue une véritable métonymie de Bruce lui-même, une guitare qui lui reste à jamais associée. C’est l’une des Telecaster les plus reconnaissables de l’Histoire du Rock, et l’une des raisons pour lesquelles les musiciens veulent des relic du Fender Custom Shop. Elle est bien mise en valeur sur les pochettes de Born To Run (1975), Live 1975-1985 et Wrecking Ball (2012). L’instrument est devenu tellement culte que Springsteen n’ose plus l’emmener en tournée depuis 2005. Il voyage donc désormais avec des répliques de l’originale, et ressort la vraie pour certaines grandes occasions comme son passage au Super Bowl en 2009.
Mais au cours de sa carrière, on l’a vu sur de nombreuses autres Telecasters, à commencer par une Telecaster Custom sunburst de 1962. La Custom est un modèle lancé en 1959, dont la principale différence avec le modèle standard est la présence de deux bindings autour de l’avant et de l’arrière du corps. C’est aussi le premier modèle à recevoir une finition sunburst en standard alors que la Telecaster normale était blonde par défaut. Et comme la plupart des Fender du début des années 60, elle a une touche palissandre plutôt qu’érable. Comme son Esquire principale et la plupart de ses guitares, la Tele Custom est bien sûr équipée en micros Joe Barden.
On a aussi vu Springsteen avec une Telecaster Custom noire, ainsi qu’une Telecaster type fifties (touche érable donc) avec une finition sunburst deux tons et plaque noire, un joli mélange qui laisserait à penser qu’elle sort du Custom Shop.
Métallurgiste
Les amplis de Bruce sont à l’image de ses guitares : simples et efficaces. Au début, il ne quittait pas son Bassman, un modèle de la période tweed de la fin des années 1950. Il est ensuite passé sur Matchless DC-30 dans les années 90, avant d’opter pour Mesa Boogie à l’heure actuelle. On l’a vu sur un Dual Rectifier Trem-O-Verb, sur un Royal Atlantic ou encore sur un Mark II C+. Il semble s’accommoder parfaitement de tous ces modèles qu’il utilise essentiellement comme il utilisait son Bassman, c’est-à-dire en restant sur un même canal avec un son crunch.
Étant donné qu’il est aussi chanteur, Springsteen a un arsenal de pédales très réduit et il laisse le soin aux autres guitaristes du E Steet Band, Steve Van Zandt et Nils Lofgren, de gérer les textures plus complexes. Dans le tiroir de son rack, on trouve un flanger Boss BF-3, un noise gate Boss NS-2, un delay Boss DD-3T, une Leslie Boss RT-20 et deux overdrives de Fulltone, la Full-Drive 2 et la GT500. Le tout reste hors-scène pour encombrer le moins possible.
Le son du Japon

Le film Springsteen: Deliver Me From Nowhere se focalise sur l’enregistrement du superbe album acoustique Nebraska, et il ne faut pas non plus oublier cette facette du matos springsteenien. En 1981, il joue sur une Gibson SJ-200 sunburst. C’est une guitare luxueuse, moins démocratique que la Telecaster, mais elle reste le symbole de l’Amérique éternelle, des cowboys chantants pour qui la J-200 a été conçue à l’origine.
On a aussi pu le voir avec une J-45 ou une Hummingbird, mais en tournée il a été l’un des premiers à faire confiance à Takamine. Il y a une certaine logique dans cette démarche, puisque les guitares japonaises de la marque sont réputées pour leur solidité et leur fiabilité. Une fois de plus, Springsteen choisit l’outil le mieux adapté au travail à faire. Son choix se porte sur la Takamine EF341SC, une dreadnought noire à pan coupé, et plus récemment on l’a aussi beaucoup vu sur P6N, un format mini-jumbo parfait pour s’accompagner en chantant, avec ou sans pan coupé.
Quand on reprend du Springsteen, les parties de guitare ne sont pas d’une grande complexité, mais encore faut-il chanter ses chansons, raconter ses histoires avec l’intensité et la conviction qu’elles exigent. Et c’est de loin le plus difficile.
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